Une histoire d’engagement
Après avoir créé ma société à Casablanca, au Maroc, je suis allée au Centre Cinématographique Marocain pour déposer une demande d’autorisation d’exercice, étape indispensable pour exercer.
Après cela, j’ai reçu un mail me disant que je devais envoyer une lettre d’engagement dans laquelle je m’engage à ne déposer aucune demande au fonds d’aide du CCM, et ce, tant que ma société sera domiciliée par une fiduciaire, et n’aura pas un local propre (une adresse physique qui ne soit pas celle d’une fiduciaire, avec un contrat de bail).
Passé l’étonnement, je demande des explications. On me répond qu’il faut envoyer la lettre d’engagement pour compléter mon dossier.
J’ai beaucoup de mal à comprendre pourquoi, en tant que nouvelle productrice, je ferais moi-même une telle chose. Pourquoi, est ce que je m’engagerais à ne demander aucun fonds au CCM ? Quel est donc cet engagement par lequel je serais autorisée à exercer sans avoir accès aux moyens qui me permettraient de le faire ?
Après plusieurs échanges, je finis par rédiger l’engagement, condition indispensable pour l’obtention d’une autorisation d’exercer. Pour en arriver à ce moment, il m’a fallu faire tout un trajet dans ma tête pour essayer de comprendre la logique. En réalité, je ne m’engage pas à ne pas déposer au fonds du CCM, bien que la lettre que j’ai déposée dise le contraire. Je réponds à une règle du CCM selon laquelle les sociétés domiciliées par une fiduciaire ne sont pas autorisées à déposer au fonds d’aide du CCM.
Elle m'a été présentée comme une condition appliquée par le CCM, mais je ne l'ai trouvée dans aucun des documents réglementaires ou informations publiques que j'ai consultés. Elle prend alors la forme d’un engagement, comme si elle venait de moi. Comme si, de mon propre chef, je décidais que je n’allais pas déposer au fonds du CCM.
Je suis encore plus étonnée de la forme que prend cette règle et de cette histoire d’engagement que de la règle elle-même. S’il vous vient l’idée de faire une demande pour déposer au fonds d’aide du CCM, on ne vous dit pas que vous ne remplissez pas les critères ou les conditions, puisque la règle ne figure ni dans les critères, ni dans les conditions. On vous dit : « vous ne pouvez pas déposer car vous vous êtes engagé à ne pas le faire. »
A ce moment là, vous vous retrouvez à expliquer aux personnes qui vous ont demandé de rédiger une lettre d’engagement, que vous vous êtes engagés seulement parce qu’on vous a demandé de le faire. Vous vous apercevez alors que ce que vous dites est devenu trop compliqué pour être compris. Qui s’est engagé ? Pourquoi ? S’engager à ne pas déposer parce que l’engagement est une condition pour être autorisé à exercer un métier qui repose sur la demande de financement. Vous voyez ? C’est trop compliqué. Vous voilà, muet, fatigué, seul, avec un problème que le langage ne peut plus appréhender. Et voilà qu’apparaît en vous un sentiment de lassitude, et vous comprenez pourquoi tant de gens haussent les épaules en disant : « c’est comme ça ! ».
Je ne peux pas déposer au fonds d’aide du CCM avec ma société de production. J’ai maintenant la flemme d’expliquer pourquoi, surtout parce que je l’ai fait dans les lignes qui précèdent. Et je ne pense avoir compris plus que vous le pourquoi du comment. Cela est d’autant plus vrai que je ne peux pas avoir de local, car je suis en déplacement une partie de l’année à l’étranger. Je produis des court-métrages et n’ai pas encore les moyens de louer un bureau que je n’occuperai pas. Je dois donc simplement accepter, que par une règle tacite ou invisible, le CCM exclut une partie des sociétés marocaines de la possibilité de déposer des candidatures au fonds d’aide.
Photo : Alexander Rodchenko, Power Station, 1929