À tous les films qui ont presque existé et à ceux qui existent malgré tout (1)

On parle de plus en plus de structurer le domaine du cinéma au Maroc, ce qui équivaut souvent à l’ajout de procédures administratives ou de conditions pour l’obtention des cartes professionnelles ou des autorisations. En théorie, je trouve cela louable et bienvenu comme intention pour le milieu du cinéma. Sur le terrain, les barrages administratifs deviennent des obstacles à la création.

Aura-t-on encore assez d’élan pour faire un film, si l’on arrive à dépasser tous les obstacles déjà existants et, en même temps, à faire toutes les démarches obligatoires ? Devrait-on investir toute notre énergie dans l’obtention d’une attestation, d’un document, d’une carte ? Qu’est ce que ça signifie aujourd’hui, faire un film indépendant ? Comment y arriver, comment le faire ce cinéma indépendant et comment lui donner son indépendance ? 

Les cartes permettent d’avoir le feu vert administratif mais ne garantissent pas le professionnalisme. Comment développer le secteur sans l’enfermer dans une logique purement procédurière ? Je suis convaincue que la réponse ne se trouve pas dans le contrôle, mais dans une forme de transmission.

J’entends parfois parler de films qui ne se font pas. A chaque fois, les gens se renvoient la responsabilité. Le producteur n’a pas rempli telle condition ou autre chose. C’est souvent le producteur, ou le réalisateur, ou la faute à pas de chance, ou encore le silence, car il n’est rien de plus douloureux qu’un film qui devait se faire et ne s’est pas fait, ou qui s’est fait à moitié. Quand un film ne se fait pas, personne ne veut vraiment savoir pourquoi. C’est une perte irrémédiable, irréparable, quelle qu’en soit la raison. 

Je suis reconnaissante d’avoir pu aller au bout de mon projet.

En toute honnêteté, j’ai du prendre des billets de train et me déplacer pour faire une grande partie des procédures moi-même. À deux ou trois mois avant mon tournage, j’ai travaillé avec quelques personnes qui avaient plein d’excuses pour ne pas faire ces tâches-là. Les tâches administratives, en plus de nécessiter des déplacements, interviennent en plus de toutes les autres difficultés. Voilà pourquoi certains films ne se font pas. 

Je me demande si ceux qui promulguent de nouvelles lois, décident de nouveaux frais et de nouvelles tâches, ont vraiment connaissance de la difficulté de nos métiers. 

Parfois, même quand on s’investit, qu’on va jusqu’au bout de ses forces, c’est une énième tâche, une énième procédure qui vient vous porter le coup de grâce. On a l’habitude de tout ça. On sait tous ce qui nous attend aux portes de l’administration. Sachant cela, personne n’a envie de se donner tant de peine. Et parfois, ce n’est pas une question de volonté. Parfois, ça devient impossible. Alléger les procédures administratives et certains frais, ça peut faire la différence entre des films qui se font et d’autres qui ne se font pas. 

Et enfin, je voudrais dédier ce texte à tous ceux grâce à qui ce film a pu exister, à ceux ont fait des déplacements pour mon projet, même une fois, à ceux qui ont porté avec moi le projet et le tournage. S’il y a une chose que cette aventure m’a apprise, c’est à quel point je leur suis redevable. Chaque membre de l’équipe a permis à ce film de voir le jour. Aujourd’hui, chaque fois que je regarde ce film, je sais qu’il a été fait en équipe. Je sais que cette équipe, ses compétences, son engagement et son professionnalisme ont fait toute la différence.

J’ai aussi rencontré des personnes qui ne me connaissaient pas et qui m’ont aidée sans rien attendre en retour, simplement par amour du cinéma. Aimer le cinéma, ce n’est pas seulement aimer Le Parrain ou Citizen Kane. Ce n’est pas seulement admirer les grands films une fois qu’ils existent déjà. C’est intervenir à un moment fragile. C’est apporter ce qui manque à un instant décisif. C’est aider un film à exister.

Le titre laisse pense qu’un film qui a presque existé et qu’un film qui s’est fait malgré tout, c’est presque la même chose, mais un gouffre sépare ces deux situations. La différence entre les deux est la même qu’entre rien et tout. Avant la dernière étape, quelque soient les millions investis, l’énergie, l’effort, les nuits, les jours, le film n’est pas encore, le projet n’est rien. Et si le film a la chance de se faire. Tous les ennuis, les obstacles et les difficultés disparaissent. 

Toutes contrariétés bien réelles s’effacent comme par magie devant le miracle qu’est un film terminé. On se plaint tous du manque d’argent. Et pour une fois, il n’est pas juste une question d’argent, mais aussi de soutenir le cinéma indépendant. Soutenir accompagner, aider les premiers films, les premiers courts-métrages, les projets audacieux. Paradoxalement, ce sont ces projets là qui, aujourd’hui, avec la réglementation actuelle, n’ont droit à aucune aide du Centre Cinématographique Marocain. Je suis très reconnaissante du système de soutien que nous avons la chance d’avoir au Maroc, mais j’espère aussi que les premiers court-métrages pourront aussi, un jour, en bénéficier.

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Le Bureau du cinéaste