Le Bureau du cinéaste
« Quand une société n’a pas de bureau, je me dis que le projet ne doit pas être très sérieux, que ce n’est pas grand chose. »
Je rencontre ce monsieur qui affirme qu’il aime « aider les jeunes » et qui se montre prêt à me donner des conseils. C’est donc avec les meilleures intention qu’il me livre ses préjugés sur le statut des gens qui n’ont pas de bureau.
Au début, cela me contrarie un peu. Je m’attendais à des conseils et je récolte des jugements. Je voudrais répondre à ce monsieur et à tous ceux qui pensent comme lui. J’aimerais aussi encourager ceux qui démarrent un projet et qui se heurtent à de mauvais conseils. Ces conseils-là étouffent les beaux projets à leur démarrage.
Aujourd’hui, le terme utilisé pour un entrepreneur sans bureau est « digital nomade » . Je peux travailler à partir de tout type d’endroit sans problème. Je peux travailler sur un toit, dans une voiture en marche, dans un train, dans un café avec comme fond un match de foot, avec Ricky Martin ou Enrique Iglesias et même Julio en fond sonore. Peu importe où et comment, le travail avance. L’équipe du film se constitue. Le casting s’organise. Une accumulation de travail mis en commun matérialise peu à peu le projet.
Le monde a changé. Il faut être aujourd’hui capable de travailler à distance si nécessaire. Ne laissez personne vous faire croire que ça ne sert à rien de commencer tant que vous n’aurez pas votre portrait encadré au mur, un local à Anfa, un bureau king size en acajou et des boutons de manchettes. Vous n’avez pas besoin de ressembler à l’archétype du directeur pour faire un travail significatif.
Non seulement, je suis habituée aux bruits environnants mais je ne peux plus faire sans. J’ai besoin d’être entourée et d’avoir du bruit autour de moi. Le travail suit son propre rythme. Un projet avance par a-coups. Deux heures de travail salutaires peuvent s’avérer plus fructueuses que six mois de travail intensifs. Il faut juste s’assurer d’une certaine régularité, d’être tous les jours au rendez vous.
Une amie me propose son aide cette fois-ci sans me juger. Elle m’aide à structurer les étapes et les tâches. Elle dessine des schémas, fait des listes et m’aide vraiment. J’obtiens une vision plus claire de ce qui reste à faire et j’adopte ses techniques. Je surfe sur les préjugés. Ma planche glisse dessus et je garde les yeux braqués sur mes objectifs.
Le monde change et le travail aussi. Il nous faut miser sur les compétences, sans quoi nous pourrions avoir l’air de ce que nous ne serons jamais. Il vaut mieux accepter une certaine dose d’inconfort si cela aide à atteindre ses objectifs. L’étape du bureau peut venir plus tard ou devenir indispensable. Cela n’est qu’un élément du développement d’un projet et ne présume pas de sa qualité.
Je passe à côté d’un beau bâtiment et j’aperçois le bureau de mes rêves. De grands espaces confortables, bien équipés, cozy, neutres, chaleureux à la fois. Voilà ce qu’il me faudrait ! Quel est ce bâtiment ? Quel métier devrais-je exercer pour avoir un aussi beau bureau ?Je choisirai le métier juste pour pouvoir avoir ce bureau. Je contourne le bâtiment et cherche la plaque sur la devanture qui va me révéler l’intitulé du métier idéal. Le premier mot, le sésame du bureau de rêve, la citadelle des beaux bureaux se nomme « Ministère ».
Si vous ne travaillez pas au ministère et que vous démarrez votre activité, préparez-vous à survivre dans le grand ouest, into the wild, parmi les préjugés et les jugements hâtifs. Sachez une chose : il n’est rien de plus fugace, fragile et évanescent que l’inspiration, l’image et l’idée poétique. Vous ne les trouverez pas forcément dans les endroits les plus luxueux, ni dans le plus grand confort.
Le bureau du cinéaste est vaste. Il fait plusieurs milliers de kilomètres carré de superficie. Il n’a ni mur, ni porte, ni fenêtre, rien pour arrêter ni la lumière du soleil, ni le bruit, ni la présence des autres. Il est l’espace des possibles dans lequel s’inscrivent et se déploient tous les projets. Il est aussi le courant qui t’apporte l’idée, l’inspiration, la rencontre. Il est l’entre-deux du confort des espaces intérieurs et du dépaysement recherché à l’extérieur. Ton bureau est une table et une chaise, un crayon, un papier, un stylo bleu ou noir, un ordinateur. Il est l’habitude, la régularité, la confiance en ta vision bien avant qu’elle ne se matérialise.